J’ai assez enseigné l’histoire de la propagande de guerre et l’instrumentalisation politique des médias sociaux pour reconnaitre un troll professionnel quand j’en vois un, et j’avoue que depuis le jour 1, Trump me pue au nez justement parce qu’il fait flipper mon détecteur de bullshit à chaque fois qu’il ouvre la bouche ou touche à un clavier.
Je me suis toutefois trompée assez spectaculairement sur le caractère intentionnel et malveillant de la chose pendant son premier mandat.
Oui, je l’avoue. J’ai réellement pensé que Trump était un riche imbécile comme il s’en trouve tant d’autres : déconnecté de la réalité, parce qu’élevé dans une bulle matérialiste jusqu’à en développer un trouble narcissique profond. Description qui sied toujours à Musk, d’ailleurs. L’avenir nous dira si je me trompe aussi sur son compte.
Toujours est-il que mes récentes lectures et visionnements de documentaires sur les liens profonds et complexes entre l’empire Trump et la Russie m’ont convaincue qu’il y avait beaucoup plus que ça derrière l’apparente absence de toute stratégie diplomatique de Mr Cheetos.
Il devient très clair que si celui-ci est passé maitre dans l’art de faire des déclarations sulfureuses c’est parce qu’il tire profit du chaos qui s’en suit.
Et cette fameuse Loi de Brandolini?
Bon, j’y arrive. La Loi de Brandolini est une petite perle de sagesse offerte par un programmeur italien (Brandolini, vous l’aurez deviné) alors qu’il analysait une prise de parole d’un politicien qui avait beurré son discours d’une couche particulièrement épaisse de bullshit. L’informaticien s’était alors demandé : mais pourquoi diable dire autant de conneries qui sont évidemment fausses?
C’est tout simple, se dit-il : parce que « la quantité d’énergie nécessaire pour réfuter des sottises […] est supérieure d’un ordre de grandeur à celle nécessaire pour les produire. »
Autrement dit, dire une connerie est incroyablement facile alors que de démontrer que c’en est une est une tout autre paire de manches.
D’ailleurs, cela avait aussi été mis en lumière par la fameuse expérience de pensée de Bertrand Russell, philosophe des sciences émérite du 20e siècle, qui avait illustré le principe de l’asymétrie de la bullshit en affirmant que « personne ne peut démontrer qu’il n’y a pas de théière cosmique qui soit en orbite entre la Terre et Mars » et pourtant, personne ne s’en formalise puisqu’on ne juge pas qu’il est raisonnablement probable que cela soit le cas.
À l’origine, Russell offrait cette analogie pour souligner que pour lui, bien qu’il se définisse lui-même comme agnostique, la croyance en Dieu était un acte de Foi du même ordre et que les croyants de toutes les origines, lorsqu’ils postulent l’existence de Dieu, affirment croire en une chose aussi peu probable et raisonnable que ladite théière cosmique.
Toutefois, la Loi de Brandolini met l’accent sur un aspect différent de la bullshit. Au lieu de souligner l’importance d’offrir des preuves solides qui appuient nos affirmations, elle révèle que celle-ci est très utile, car elle tient nos adversaires occupés à l’analyser et à la démanteler plutôt qu’à se mobiliser contre celle-ci.
Ainsi, lorsque Trump refuse d’être clair dans ses intentions et se contredit à toutes les occasions, c’est purement et strictement pour que les journalistes, les scientifiques et tous ceux qui veulent « faire sens » avec le monde dans lequel on vit perdent leur temps.
Car c’est en nous faisant perdre notre temps qu’il en gagne.